La manipulation médiatique à travers l'histoire : des origines antiques à l'époque numérique

La manipulation médiatique à travers l'histoire : des origines antiques à l'époque numérique

La manipulation de l'information n'est nullement un phénomène contemporain. Elle accompagne l'histoire de l'humanité depuis l'Antiquité, évoluant constamment au gré des technologies et des enjeux politiques de chaque époque.

Les origines : l'Antiquité et la Rome impériale

Les plus anciens cas documentés de manipulation médiatique remontent à l'Antiquité. Les pharaons d'Égypte se présentaient comme des « rois de la propagande », utilisant l'art et l'architecture pour façonner leur image divine et asseoir leur légitimité. Alexandre le Grand recourait à des stratagèmes similaires, construisant méthodiquement une image divine pour justifier ses conquêtes. [1]

À Rome, la manipulation systématique de l'information atteint une ampleur sans précédent sous le règne d'Auguste (Ier siècle av. J.-C.). L'empereur exploite tous les vecteurs médiatiques disponibles : la monnaie, l'architecture, la poésie et la littérature destinée aux classes aisées. Ces moyens de communication diversifiés lui permettent de dominer à la fois l'espace public et privé romain. Les Romains, bien que peu nombreux à avoir accès aux messages écrits, connaissaient la propagande orale intense, avec des rumeurs circulant de taverne en taverne et atteignant les places publiques. [2][3]

Notamment, l'empereur Néron tenta de rejeter la culpabilité de l'incendie de Rome (64 apr. J.-C.) sur les chrétiens en déployant une propagande massive contre ce groupe. Bien que la propagande ait circulé, il est révélateur que la population romaine refusa de s'en laisser conter, les accusations ne reçurent pas le soutien attendu. [4]

Le Moyen Âge : rumeurs, complot et contrôle politique

Durant le Moyen Âge, la manipulation de l'information s'intensifie et se structure davantage. Les fake news médiévales prennent souvent la forme de rumeurs systématiquement entretenues par le pouvoir. Un exemple éloquent concerne l'affaire des Templiers en 1307 : le roi Philippe le Bel ordonne l'arrestation de cet ordre militaire et religieux richissime. Pour justifier cette répression, le chancelier Nogaret propage des rumeurs savamment orchestrées. Sous la torture, les Templiers avouent les accusations les plus fantaisistes. Même le grand maître Jacques de Molay proclamera d'abord sa culpabilité avant de revenir ultérieurement à son innocence, exposant ainsi le caractère manipulatoire de ces confessions. [5]

Un autre cas emblématique concerne la Peste noire (1348). Face à une épidémie dont on ignore les causes réelles, la propagande populaire désigne des boucs émissaires : les Juifs, les sorcières, les chats noirs. Ces rumeurs entraînent des massacres en série, montrant comment la désinformation peut devenir une arme meurtrière. [5]

Aux XVIIIe et XIXe siècles, les faux documents historiques ont connu une croissance grandissante. Par exemple Abram de Pury, faussaire neuchâtelois du XVIIIe siècle à fabriqué de toute pièces une chronique prétendument médiévale pour renforcer les droits d’une région. L'historien Michelet lui-même s'en servira comme source, tant le document était convaincant. Cet exemple illustre comment les fausses sources peuvent façonner l'historiographie elle-même. [6]

L'époque moderne : presse, opinion publique et propagande d'État

Au XVIIIe et XIXe siècles, l'émergence de la presse écrite moderne transforme les mécanismes de manipulation. La période des Lumières et la démocratisation progressive de l'accès à l'information créent un nouvel espace public que les pouvoirs cherchent à contrôler. Napoléon codifie les techniques de propagande modernes avec les Bulletins de la Grande Armée, manipulant les faits en sa faveur et glorifiant ses exploits militaires par le biais de journaux, tableaux et chansons. [7]

Au XIXe siècle, la financiarisation croissante du secteur médiatique crée un nouveau terrain de jeu pour les manipulations. Les annonces publicitaires commencent à influencer discrètement le contenu éditorial. [8]

Le XXe siècle : propagande de masse et totalitarisme

Le XXe siècle voit la manipulation médiatique devenir une arme d'État systématiquement codifiée. Au début du siècle, les théoriciens américains Walter Lippmann et Edward Bernays mettent en place des techniques de propagande scientifiques pour influencer l'opinion publique. Pendant la Première Guerre mondiale, le service de propagande britannique diffuse le mythe des enfants belges aux mains coupées pour maintenir l'hostilité américaine envers l'Allemagne. [9]

Pendant la Première Guerre mondiale, l’administration Wilson à engagé Walter Lippmann et Edward Bernays au sein du Committee on Public Information, pour transformer l'opinion isolationniste américaine en faveur de l'intervention, donnant ainsi naissance aux techniques modernes de manipulation d'opinion. [7]

La propagande nazie

Avec l'arrivée des régimes totalitaires, la manipulation atteint des proportions sans précédent.

L'Allemagne nazie institutionnalise la propagande sous la direction de Joseph Goebbels, qui déclare que « la radio est l'instrument le plus moderne et le plus important pour influencer les masses ».

La propagande nazie opère sur plusieurs fronts : elle crée un climat de tolérance vis-à-vis de la persécution des Juifs bien avant les mesures légales (notamment avant les lois de Nuremberg de septembre 1935 et avant Kristallnacht en 1938). Les journaux comme Der Stürmer publient des caricatures antisémites systématiques. Parallèlement, le régime façonne méticuleusement une image du « défenseur de la culture occidentale » contre la supposée menace bolchévique. Même pendant la mise en œuvre de la « solution finale », le régime nazi soigne sa propagande : le camp-ghetto de Terezín subit un programme d'embellissement avant une visite internationale en 1944, maintenant ainsi la tromperie. [10]

La Guerre froide : une intensification sans précédent

La Guerre froide donne naissance à une compétition systématique de désinformation entre les États-Unis et l'URSS. Dès les années 1920, les services soviétiques mettent en place un « office de dézinformatsiya » chargé d’opérations d’intoxication. Le terme, popularisé ensuite pendant la Guerre froide, devient emblématique des campagnes de désinformation menées contre les adversaires du bloc soviétique. Les Soviétiques développent la doctrine du « maskirovka » (camouflage), spécialisée en opérations de désinformation militaire. [12]

Les États-Unis ripostent. La CIA et le KGB lancent une véritable course à la désinformation de masse. Les États-Unis créent Voice of America, présentée comme de la « diplomatie publique ». La radio, financée en partie par la CIA, diffuse de la propagande « grise » en Europe de l'Est et en URSS, intégrant les messages politiques dans les programmes de divertissement. Pendant la Guerre froide, Staline aurait utilisé des faux documents, attribués aux renseignements allemand pour accuser les maréchal Toukhatchevski de complot et le menant à son exécution. Le rôle exact de ces documents dans la décision de Staline reste discuté par les historiens, mais l’épisode illustre la place des faux dans la lutte du pouvoir.

Pendant la guerre d'Algérie, les services secrets français envoient de fausses listes de collaborateurs aux chefs de la FLN, provoquant l'exécution de plusieurs milliers de soldats. [13]

Les débuts de l'ère numérique : Internet et réseaux sociaux

L'arrivée d'Internet était censée libérer la parole. Paradoxalement, elle a libéré le mensonge à grande échelle. À partir des années 2000, la désinformation s'industrialise et devient une arme systématique d'influence politique et idéologique. [14]

L'ingérence électorale russe

L'exemple le plus documenté de cette nouvelle ère de désinformation concerne l'élection présidentielle américaine de 2016. La Russie déploie une offensive massive combinant le piratage informatique (pour obtenir les courriels du Comité national démocrate via le groupe APT28, affilié au GRU) et une campagne systématique de fausses nouvelles sur les réseaux sociaux via des « fermes de trolls ». L'opération ciblait Hillary Clinton tout en amplifiant le soutien à Donald Trump. [15][16]

La tentative de manipulation s'étend au-delà des frontières américaines. En France, lors de la campagne présidentielle de 2017, des pirates liés au GRU russe ciblent la campagne d'Emmanuel Macron en piratant les comptes email de ses proches. Les documents volés sont publiés juste avant le second tour (les « MacronLeaks »), dans le but de déstabiliser le scrutin. [17]

La pandémie de COVID-19 : l'« infodémie »

La pandémie de COVID-19 (2020) cristallise un nouveau phénomène : l'infodémie. L'OMS reprend ce néologisme le 2 février 2020 et le “popularise” pour qualifier la surabondance d'informations qu’elles soient vraies ou fausses. Des rumeurs absurdes prolifèrent sur les réseaux sociaux : « le vaccin contient une puce de surveillance », « les médias cachent les morts du vaccin ». Cette désinformation sanitaire a des conséquences réelles : défiance envers la science, violences lors de manifestations, remise en cause des politiques de santé publique. [18]

L'époque contemporaine : l'IA générative et les deepfakes

Aujourd'hui, la manipulation atteint un nouveau palier technologique grâce à l'intelligence artificielle générative. Les deepfakes (hypertrucages créés par IA) rendent la frontière entre réel et fiction quasi imperceptible. En quelques secondes, des technologies basées sur l'IA peuvent générer des vidéos, images ou textes entièrement synthétiques mais apparemment authentiques. [14]

Les enjeux sont vertigineux. Lors de la campagne pour les élections parlementaires allemandes de 2025, de fausses informations massivement propagées en ligne, parfois amplifiées par des outils d’IA générative visent à déstabiliser l’opinion publique (par exemple avec rumeurs sur la légalisation de la pédophilie ou l’arrivée de 1,9 million de travailleurs kenyans), que les autorités allemandes relient à des réseaux d’ingérence russes. 

Ailleurs, des deepfakes d'importants hommes politiques circulent. Le coût marginal de diffusion est minuscule : 7 centimes suffisent pour toucher 100 000 utilisateurs de réseaux sociaux avec un deepfake malveillant. [19]

Évolution et constantes historiques

Au-delà des différences contextuelles, la manipulation médiatique présente des constantes remarquables : elle a toujours exploité les technologies dominantes de chaque époque (rumeur orale, inscription publique, presse écrite, radio, télévision, réseaux sociaux, IA), ciblé les groupes vulnérables ou marginalisés pour créer un climat de suspicion, et visé à maintenir ou conquérir le pouvoir politique. Comme l'expose l'historien Olivier Gaudefroy, « l'Histoire elle-même est souvent écrite par les vainqueurs, ce qui peut laisser place à des récits biaisés et orientés » [1]

La lutte contre cette manipulation s'est progressivement institutionnalisée. En 2018, la France adopte une loi contre la manipulation de l'information visant à accélérer les procédures judiciaires, particulièrement en période électorale, et obligeant les plateformes à coopérer avec le gouvernement. [21]

Aujourd'hui, la détection en temps réel d'IA manipulée par l'IA devient essentielle pour contrer la prolifération des deepfakes. Cependant, l'enjeu reste crucial : protéger la liberté d'expression tout en limitant la désinformation systématique, une tension qui ne cesse d'évoluer à mesure que les technologies de manipulation progressent.[20]

Sources : 

  1. https://www.lesuricate.org/les-fake-news-de-lantiquite-une-manipulation-vieille-comme-le-monde/
  2. https://fr.wikipedia.org/wiki/Propagande_dans_la_Rome_d'Auguste
  3. https://www.academia.edu/96589992/Communication_et_rumeur_dans_la_Rome_antique
  4. https://exprime-asso.fr/2025/08/information/
  5. https://histoire-en-citations.fr/WP/les-fake-news-sous-lancien-regime/
  6. https://bibliopiaf.ebsi.umontreal.ca/bibliographie/782JUKA6/download/V6AN9H8K/Bartolini%20-%202021%20-%20L%E2%80%99%C3%A9cologie%20documentaire%20et%20l%E2%80%99inconscient%20r%C3%A9ticulai.pdf
  7. https://fr.wikipedia.org/wiki/Propagande
  8. https://www.medias19.org/publications/les-journalistes-identites-et-modernites/les-journalistes-patrons-de-presse-au-xixe-siecle-en-france-et-au-royaume-uni-etude-comparee-des-capitalismes-de-presse
  9. https://bbf.enssib.fr/tour-d-horizon/la-desinformation-une-arme-de-guerre-dans-le-monde-contemporain_71618
  10. https://encyclopedia.ushmm.org/content/fr/article/nazi-propaganda
  11. https://mundaneum.org/les-faiseurs-dopinion-propagande-et-manipulation-a-lere-du-numerique/
  12. https://publictionnaire.huma-num.fr/notice/desinformation/
  13. https://www.scienceshumaines.com/la-desinformation-d-hier-a-aujourd-hui_fr_44438.html
  14. https://www.moka-mag.com/articles/desinformation-reseaux-sociaux-et-ia-intelligence-artificielle
  15. https://fr.wikipedia.org/wiki/Ing%C3%A9rences_russes_dans_l'%C3%A9lection_pr%C3%A9sidentielle_am%C3%A9ricaine_de_2016
  16. https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_du_Russiagate
  17. https://www.lemonde.fr/pixels/article/2019/12/06/macronleaks-des-hackeurs-d-etat-russes-ont-bien-vise-la-campagne-presidentielle-de-2017_6021987_4408996.html
  18. https://poliscope.ch/projets/exposition/infodemie-cest-quoi-fake-news-et-desinformation/
  19. https://www.polytechnique-insights.com/tribunes/digital/le-fleau-des-manipulations-comment-lutter-contre-les-deep-fakes/
  20. https://www.ibm.com/fr-fr/think/insights/new-wave-deepfake-cybercrime
  21. https://misterprepa.net/fleau-fake-news-societe/
  22. https://www.collectionscanada.gc.ca/obj/thesescanada/vol2/QQLA/TC-QQLA-29812.pdf
  23. https://www.youtube.com/watch?v=-RJnVLGvK_Y
  24. https://fr.wikipedia.org/wiki/Propagande_am%C3%A9ricaine_durant_la_Seconde_Guerre_mondiale
  25. https://www.mediadefence.org/ereader/publications/modules-de-synthese-sur-les-litiges-relatifs-aux-droits-numeriques-et-a-la-liberte-dexpression-en-ligne/fausses-nouvelles-mesinformation-et-propagande/la-mesinformation-la-desinformation-et-la-malinformation/?lang=fr
  26. https://publictionnaire.huma-num.fr/notice/propagande/
  27. https://pierretrudel.openum.ca/files/sites/6/2021/11/Trudel85a-2.pdf
  28. https://cancovid.ca/wp-content/uploads/2021/12/CanCOVID-Issue-Note-Misinformation-FR.pdf
  29. https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/45-28-0001/2021001/article/00003-fra.htm
  30. https://www.oracle.com/fr/security/definition-deepfake-risques/